Quelle forme de coopération entre la Russie et l’Union européenne ?

Jean-Pierre SCHAEKEN WILLEMAERS, membre du Conseil d’orientation de l’Institut Thomas More

L’amélioration des relations entre l’UE et la Russie passe nécessairement par le règlement de la question ukrainienne qui incombe, au premier chef, aux Ukrainiens eux-mêmes, d’autres parties telles que L’Union Européenne et la Russie, par exemple, ne pouvant intervenir qu’à titre de médiateurs, voire de garants. Toutefois, même lorsqu’ une résolution de ce préalable sera en vue, des négociations de rapprochement entre L’UE et la Russie ne pourraient être fructueuses sans une définition claire des intérêts et objectifs des parties et le rétablissement d’un minimum de confiance réciproque.

L'Echo

6 juin 2015

L’Union Européenne est fortement divisée sur la politique vis-à-vis de la Russie, en général, et en matière énergétique, en particulier. Ainsi, par exemple, l’attitude des pays européens à l’égard de la Russie est fonction, plus ou moins largement, de leur dépendance pour leur approvisionnement en gaz.

Avant d’aborder le thème de l’amélioration des relations entre l’Union européenne et la Russie, il est essentiel de s’attarder quelque peu à la question ukrainienne, pierre d’achoppement de tout rapprochement entre les deux blocs.

La question ukrainienne

Les conditions d’une sortie de la crise ukrainienne doivent d’abord être négociées entre le gouvernement ukrainien et les opposants à celui-ci, essentiellement russophones, de la région du Donbass. Une solution équilibrée n’est possible que si Moscou cesse de soutenir les « rebelles » financièrement et militairement. Plutôt que de choisir l’un ou l’autre des deux « blocs » susmentionnés, la neutralité politique de l’Ukraine à l’égard de ceux-ci n’est-elle pas le meilleur gage d’apaisement dans cette partie de l’Europe ? En tant qu’État souverain, Kiev est en droit d’exiger le désarmement total sur son territoire de tous individus, milices ou groupes quelconques, l’armée ukrainienne étant la seule force armée légale.

Dans ce contexte, quid de la structure intérieure de l’État ukrainien, de ses frontières et de son approvisionnement énergétique ? Pour assurer un équilibre global répondant aux préoccupations des parties, il serait logique d’accorder une certaine autonomie régionale, principalement en matière de gestion, tout en réservant au gouvernement central les pouvoirs régaliens. Bien entendu, il faut définir le périmètre des « régions » ainsi que les pouvoirs à transférer ce qui ne va pas de soi. D’autre part, on ne peut faire l’économie d’une réflexion sur le statut des « rebelles ». Une réconciliation entre le « Donbass », pour faire bref, et le pouvoir central n’est possible que moyennant une garantie d’immunité à l’égard de ceux qui ont pris les armes contre le gouvernement ukrainien, sauf, éventuellement, cas exceptionnel, encore qu’il est extrêmement difficile de préciser ces derniers.

D’autre part, le russe doit être reconnu comme langue officielle dans les régions à majorité russophone voire comme seconde langue dans le pays entier. Ce ne devrait pas être un obstacle majeur vu qu’une majorité d’Ukrainiens parlent russe.

Dans ce contexte, la défense des frontières (par essence, intangibles) doit être assurée par le gouvernement de Kiev ou éventuellement par l’OSCE quoique cette organisation n’a pas toujours fait preuve d’une grande efficacité en cette matière.

Quant à l’énergie, l’Ukraine est, pour l’instant, fortement dépendante de la Russie, en particulier, pour son approvisionnement en gaz naturel qui intervient pour 40% dans sa consommation énergétique totale selon l’EIA (Energy Information Agency). Une solution pour réduire cette dépendance est de recourir au système de flux inversés avec les pays voisins c.à.d. d’utiliser les tuyaux existants mais dans le sens Slovaquie, Pologne et Hongrie vers l’Ukraine au lieu de l’inverse comme c’est le cas actuellement.

Améliorations des relations entre l’UE et la Russie

La situation affaiblie de la Russie permet d’envisager avec quelque optimisme une issue favorable de la crise ukrainienne. Les sanctions occidentales, consécutives à l’annexion de la Crimée et au soutien des « rebelles » au gouvernement de Kiev, en armes et en hommes, et surtout la faiblesse des cours du pétrole ont entraîné une perte de revenus importante pour le trésor russe, la chute du rouble, la rétrogradation de la dette russe au statut de « Junk » par Standard & Poor’s, la fuite des capitaux, le non rapatriement de capitaux levés à l’étranger par des entreprises russes ainsi que la privation des principales banques russes de la possibilité de levées de fonds sur les marchés occidentaux.

En cas de blocage de la Russie sur le dossier ukrainien, le maintien d’une politique ferme de sanctions éventuellement accrues, acculerait la Russie, dans un contexte d’absence de revenus pétroliers et gaziers adéquats, à réduire drastiquement ses dépenses militaires. Or l’armée est avec la politique énergétique un des supports majeurs du régime Poutine. Comment, dans ce contexte, assurer le contrôle de son vaste territoire, pourtant une préoccupation majeure du gouvernement russe ?

A contrario, La résolution de la question ukrainienne, à la satisfaction des parties, conduirait à la levée des sanctions occidentales contre la Russie. Une telle sortie de crise non seulement faciliterait sa reprise économique en rétablissant les échanges commerciaux avec l’EU et les EU (quoique modestement si elle n’est pas accompagnée d’une augmentation des prix du pétrole), mais elle lui permettrait également, grâce au retour de la confiance entre les deux « blocs », d’alléger sa présence militaire sur le flanc occidental de son immense territoire pour la renforcer sur sa frontière avec la Chine (qui convoite l’est sibérien riche en hydrocarbures et en minerais), d’une part, et de consacrer plus de moyens dans ses relations avec les républiques d’Asie centrale : Kazakhstan, Turkménistan, Tadjikistan, Ouzbékistan et Kirghizstan. Celles-ci, riches en hydrocarbures et en minerais, sont l’objet d’une cour assidue de la Chine qui a grand besoin de ces matières premières nécessaires à son développement économique. Russie et Chine y rivalisent pour la consolidation de leur sphère d’influence.

En dehors de considérations purement politiques, une reprise et une amélioration des échanges commerciaux et des financements bancaires y associés (accès aux marchés de capitaux occidentaux), seraient bénéfiques pour les deux parties : hydrocarbures et minerais russes contre machines et technologies européennes en plus de la collaboration dans le domaine spatial et en politique étrangère. La politique européenne de sécurité d’approvisionnement énergétique à des prix compétitifs avec tout ce que cela implique d’investissements dans les moyens de transport, ne peut que profiter d’un rapprochement des deux blocs et d’un rétablissement de la confiance entre eux.

A cet égard, l’UE dont les ressources énergétiques conventionnelles décroissent tandis que les réserves européennes de pétrole et gaz de roche-mère (non-conventionnels) se révèlent bien moins importantes que ne le laissaient espérer différentes estimations d’agences, difficiles à exploiter et sujets à l’opposition déterminée des groupes de pression anti-fracturation hydraulique de la roche-mère, ne peut pas se passer de la Russie pour son approvisionnement en combustibles dans un avenir prévisible. Ceci reste vrai même si la part du GNL dans l’approvisionnement en gaz de l’UE va augmenter et malgré les futures fournitures en provenance de pays limitrophes de la mer Caspienne. En outre, la restauration de la confiance réciproque ouvrirait la voie à une collaboration dans le cadre de la sécurité des deux blocs, en particulier, dans la lutte contre le radicalisme islamique dont l’ennemi, très clairement identifié par les islamistes, est la civilisation occidentale à laquelle la Russie est assimilée.