« L’idéologie de la métropolisation explique en partie la montée du FN »

Interview de Gérard-François DUMONT, professeur à l’Université Paris 4-Sorbonne, président de Population & Avenir, auteur notamment de Diagnostic et gouvernance des territoires (Paris, Armand Colin) et membre du Conseil d’orientation de l’Institut Thomas More

L'Opinion

Médias | 4-5 mars 2016

Comment décrire « l’idéologie de la métropolisation » à laquelle, selon vous, adhèrent nos responsables politiques ?

C’est l’idée du « big is beautiful », selon laquelle la seule chose qui compterait pour l’attractivité de la France, ce seraient ses métropoles. Comme s’il existait une corrélation entre la taille démographique d’un territoire et son attractivité économique. Or ce lien n’existe absolument pas ! La réussite d’une ville ou d’un département, en termes d’attractivité et d’innovation, tient à la gouvernance territoriale et au climat plus ou moins favorable à l’entrepreneuriat. Paris, par exemple, est la métropole la plus peuplée d’Europe. Elle devrait donc être très attractive… Elle est au contraire une ville répulsive : les personnes qui quittent chaque année Paris sont beaucoup plus nombreuses que celles qui s’y installent. Rien ne dit non plus que l’existence d’une métropole soit nécessaire à la création de richesses tout autour. En Auvergne, la réussite de Michelin ou de Limagrain ne peut s’expliquer par l’existence d’une métropole. En Midi-Pyrénées, le succès des laboratoires Fabre, à partir de Castres, ne doit rien à Toulouse. C’est la même chose pour le groupe Legrand dans le Limousin.

Cette idéologie est-elle à l’œuvre dans d’autres pays européens ?

Non, la France constitue une exception. Pourtant, il y a bien eu dans les années 1980, des lois de « décentralisation ». Dans quel état seraient nos villes, nos lycées, si cela n’avait pas été fait ? Mais, depuis une quinzaine d’années, on assiste à une vraie recentralisation, notamment avec la limitation accrue de l’autonomie fiscale des collectivités territoriales ou avec des lois nationales imposant des normes strictes. Depuis que l’État est devenu le premier contribuable local, les recettes reflètent de moins en moins les politiques décidées par les élus locaux. Cette tendance lourde à la recentralisation, exception française, risque de s’aggraver avec la création de grandes régions. La France n’ayant pas une tradition fédéraliste, on se demande comment un État jacobin va enfin transférer de véritables responsabilités à des régions géantes, mais aux pouvoirs minuscules. Les pays les plus attractifs sont décentralisés ou se décentralisent. Il est stupéfiant de voir l’État s’occuper des centre-bourgs ou uniformiser les intercommunalités sans tenir compte des réalités locales et, en même temps, ne pas assumer ses fonctions régaliennes comme la sécurité. Aussi, les communes se trouvent contraintes d’être des supplétifs de l’État en créant et en accroissant des polices municipales : on a même vu des conseils municipaux voter des subventions pour la rénovation de bâtiments de la police nationale !

Cette préférence française pour la centralisation et les métropoles peut-elle expliquer la montée du vote pour le Front national ?

Oui, sans aucun doute, et les politiques, gauche et droite confondues, ont ici une lourde responsabilité. En France, il existe une inégalité flagrante des territoires, liée notamment au mode de calcul de la dotation globale de fonctionnement (DGF), principal concours financier de l’État aux collectivités. Son montant est calculé sur le nombre d’habitants, avec l’idée que les villes les plus peuplées ont des dépenses de « centralité », mais sans prendre en compte le fait qu’elles bénéficient aussi des avantages de leur centralité. Aujourd’hui, les habitants d’une commune de 500, 10 000 ou 75 000 habitants se sentent ainsi « dévalorisés » par rapport aux métropoles. La réforme de la DGF évoquée ces derniers mois compliquerait l’usine à gaz actuelle des dotations de l’État sans supprimer l’inégalité injustifiée entre les territoires. En outre, il y a un non-respect de la démocratie dans l’évolution de notre organisation territoriale, et de la Charte européenne de l’autonomie locale, traité qui pourtant engage la France. En Allemagne par exemple, toute modification territoriale des Länder est soumise à un référendum. Croire, comme nos dirigeants semblent le faire, qu’il suffit de décerner le titre de « métropole » à des territoires et de redistribuer quelques compétences entre les collectivités locales pour les rendre dynamiques, est illusoire. L’idéologie de la métropolisation explique en partie la montée du Front national.