L’Histoire, fardeau de l’homme jaune

Emmanuel DUBOIS de PRISQUE, chercheur associé à l’Institut Thomas More

Retour sur le discours d’investiture de la nouvelle présidente taïwanaise, Tsai Ing-wen, qui a invité les dirigeants chinois et taïwanais à se « débarrasser du fardeau de l’Histoire »

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23 mai 2016

La Chine populaire considère qu’il est de son devoir sacré de redresser les torts de l’Histoire et de « réunifier » Taïwan à la Chine, de gré ou de force. Dans son discours d’investiture, le 20 mai dernier à Taipei, la présidente Tsai Ing-wen, qui redoute qu’un rapprochement trop marqué avec la Chine ne favorise cette « réunification » que le peuple taïwanais refuse, a invité les dirigeants chinois et taïwanais à se « débarrasser du fardeau de l’Histoire ».

Cette expression assez radicale a été quelque peu escamotée dans la version officielle en anglais, sans doute pour ne pas offenser aux yeux du monde le gouvernement chinois. Pékin défend en effet une version anhistorique de l’Histoire, selon laquelle Taïwan a « toujours » appartenu à la Chine. Les « cinq mille ans d’Histoire » de la Chine sont un leitmotiv du discours public chinois qui ne correspond guère à la réalité des choses : les premières traces écrites d’un État « chinois » remontent sans doute à environ 1 600 ans avant J.-C., ce qui certes est déjà une antiquité très respectable.

Quant à Taïwan, quelques pêcheurs et marchands chinois y résidaient de façon intermittente avant le XVIIe siècle, mais la population était alors constituée de tribus qu’on appelle aujourd’hui « aborigènes » et qui ne sont en rien de culture chinoise. Elles se sont d’ailleurs depuis massivement converties au christianisme. Ce n’est qu’au XVIIe siècle, sous l’impulsion des colons hollandais qui avaient besoin de main d’œuvre, que des populations de culture chinoise, du Fujian voisin essentiellement, ont commencé à émigrer à Taïwan et y ont développé l’agriculture. En quelques décennies l’émigration chinoise est devenue si massive qu’avant la fin du XVIIe siècle, les Hollandais étaient chassés de l’île par un célèbre aventurier sino-japonais, Koxinga. Après avoir conquis la Chine, la dynastie mandchou Qing s’empare de Taïwan, et contrôle les zones côtières de l’île jusqu’à la fin du XIXe siècle. Elle ne s’y intéressera vraiment qu’après que le vice-amiral Courbet ne décide de venir y faire un tour, avant de détruire la flotte chinoise (construite par les Français) à Fuzhou, sur le continent. Formose deviendra japonaise quelques années plus tard, aux termes du traité de Shimonoseki. Il paraît que les Japonais, impressionnés par la tâche civilisatrice qui leur incombait, auraient envisagé de vendre Taïwan à la France.

Mais ces détails de l’histoire factuelle importent peu pour le gouvernement chinois actuel ; ce qui lui importe c’est d’effacer le « siècle des humiliations » qui dura des guerres de l’opium au XIXe siècle à la fondation de la « Nouvelle Chine », en 1949. Les Chinois sont tous chargés d’œuvrer à la « grande renaissance de la nation chinoise » dont parlent leurs dirigeants depuis les années 1990, mais dont le rêve remonte aux débuts de la première république chinoise de Sun Yat-sen (qui perdure aujourd’hui à Taïwan) et même à la fin de la dynastie mandchou, au XIXe siècle, lorsque les lettrés chinois ont été confrontés à la puissance occidentale et japonaise.

La Chine vit tiraillée entre les rêves de restauration de la splendeur d’un passé lointain et la réalité de son retard actuel, attribué à la malignité des temps modernes et des étrangers. Simon Leys expliquait en 1987, dans un article pour la revue Commentaire, que le passé en Chine peut être si étouffant que les meilleurs esprits ont rêvé de s’en débarrasser comme d’un fardeau, ou même d’un ennemi à abattre. Ce fut notamment le cas de Lu Xun, le grand romancier de la Chine républicaine. « [L’]écrivain qui exprima avec le plus d’éloquence la nécessité de combattre l’empire du passé, écrit Leys, ne se faisait aucune illusion sur l’issue de cette lutte : il voyait le passé de la Chine comme un adversaire perpétuellement élusif, un fantôme invisible et immatériel, une ombre indestructible ».

Il y a tout juste cinquante ans, lors de la « Révolution culturelle », le vieux tyran qui dirigeait le pays s’en est pris lui aussi à ce fantôme. Il s’attaqua aux « quatre vieilleries » qui entravaient selon lui l’avènement d’une « Nouvelle Chine » aussi ou plus puissante que les pays occidentaux : « les vieilles coutumes, la vieille culture, les vieilles habitudes et les vieilles idées ». Cette attaque a provoqué la destruction d’une immense partie des biens culturels chinois, et d’innombrables lynchages d’intellectuels et d’enseignants.

Mais Simon Leys montre dans son article que cette attitude n’est pas propre à la Chine communiste. La révolte des Taiping par exemple, fut responsable de dommages plus innombrables encore causés au patrimoine culturel chinois. Taïwan, dont la culture est essentiellement chinoise, se rêve aujourd’hui « citoyenne du monde », moderne, multiculturelle, libérée de ses racines. L’ancienne culture dominante chinoise, ne serait qu’une culture parmi d’autres, pas plus importante que les autres, et peut-être même un peu plus honteuse que les autres. Cette attitude est d’autant plus prégnante à Taïwan que la Chine aujourd’hui, au nom de la politique de « la Chine unique », empêche Taïwan de participer pleinement à la communauté internationale.

Mais au-delà des oppositions géopolitiques, la proposition hardie adressée par Tsai Ing-wen aux deux rives du détroit de Taïwan, de se « débarrasser du fardeau de l’Histoire », n’est pas sans rappeler, sur un mode apaisée, la rage destructrice de la Chine contemporaine contre son propre passé. La « République de Chine » à Taïwan offre un vecteur politique et pacifique à l’émancipation à l’égard de son propre passé dont rêve depuis longtemps la Chine. Pas plus à Taipei qu’à Paris, notre histoire n’est notre code. Mais paradoxalement, en reniant ses racines chinoises, Taïwan prouve à quel point elle fait aujourd’hui encore partie intégrante de l’histoire de la Chine.