Brexit | L’illusion du « noyau dur » européen

Jean-Sylvestre MONGRENIER, chercheur associé à l’Institut Thomas More

challenges

6 juin 2016


Contrairement à ce que beaucoup prétendent, il est difficile de croire, même en cas de Brexit, à une réorganisation d’ensemble, autour d’une Eurozone à vocation fédérale.

L’Union européenne et ses États membres sont en proie à une crise multiforme dont les développements pourraient ruiner des décennies d’efforts visant à dépasser les rivalités nationales-étatiques d’autrefois. La prochaine échéance est celle du 23 juin 2016, date du référendum britannique sur l’appartenance du royaume à l’UE. Une victoire du « out »aurait de graves répercussions en Europe. Pourtant, les adeptes du volontarisme voient dans la redéfinition des liens avec le Royaume-Uni la possibilité d’une réorganisation d’ensemble autour d’une Eurozone à vocation fédérale.

Un ensemble disparate et indiscipliné

En vérité, l’idée selon laquelle les États partageant la même monnaie seraient le cœur battant de l’Europe resurgit à intervalles réguliers. En France, elle exprime la nostalgie de l’« Europe des Six », vue a posteriori comme une sorte de zone d’influence (« la France en plus grand »), ce qui ne correspond pas aux faits historiques. Rappelons simplement l’échec du plan Fouchet et les limites de la « politique de la chaise vide ». Au projet hégémonique gaulliste, les partenaires européens préféraient le bouclier américain, seule vraie protection contre la menace soviétique.

En l’occurrence, l’improbable scénario d’un futur « noyau dur » consisterait à doter l’Eurozone d’un gouvernement économique, d’un budget spécifique et d’une assemblée parlementaire. Dans un second temps, ce groupe de pays aux liens resserrés aurait une politique étrangère propre et le projet de défense européenne pourrait enfin voir le jour. En dernière analyse, le départ des Britanniques, présentés comme les « empêcheurs de tourner en rond », se révélerait être une divine surprise. Les partisans de ce « noyau dur » s’empressent d’ajouter qu’un tel projet devrait être mené à terme, quand bien même le « in » l’emportait outre-Manche.

Ce scénario, disons-le, pèche par esprit de système. Les dix-neuf membres de l’Eurozone forment un groupement étendu – il couvre la plus grande partie de l’UE –, et disparate dont les gouvernements ne partagent pas les mêmes ambitions politiques. Les solidarités géostratégiques sont relâchées et il serait difficile de les maintenir dans un autre cadre que celui de l’OTAN, sans l’hegemon américain, le seul acteur ayant suffisamment de moyens et de légitimité pour rassembler les énergies et les volontés lorsqu’il s’agit de monter une opération militaire et d’aller à la guerre.

Si l’on considère la seule sphère de la monnaie et des finances publiques, la situation n’est pas satisfaisante. Malgré les enseignements de la crise de 2008, la fondation d’un Mécanisme européen de stabilité (MES) visant à secourir les États menacés de faillite et l’adoption du Traité sur la stabilité, la croissance et la gouvernance (TSCG), les membres de l’Eurozone peinent à mettre en œuvre les disciplines qui devraient être celles d’une « zone monétaire optimale ». A fortiori, nous sommes loin du « moment cicéronien » (Pierre Manent), ce point de bascule entre deux formes politiques. L’Eurozone demeure disparate, les facteurs porteurs d’un projet fédéral font défaut et les convergences d’intérêts sur le plan économique et financier ne suffiront pas à légitimer une telle entreprise, sans le soutien des opinions publiques de surcroît.

L’importance de l’axe franco-allemand

Plutôt que de tirer des plans sur la comète, il serait urgent et vital de travailler au renouveau de l’alliance entre Paris et Berlin ; à défaut, les forces de dissociation prospéreront et le nationalisme mettra en péril le système de coopération multi-étatique qui assure la paix et la sécurité en Europe. On sait l’importance historique de l’axe franco-allemand, après la deuxième Guerre mondiale, dans le projet européen. Au lendemain du conflit Est-Ouest, la relation entre les deux pays était restée suffisamment étroite pour porter le traité de Maastricht (1991) et fonder une Union économique et monétaire (l’euro).

Depuis, la coopération franco-allemande est soumise aux paradoxes éléatiques (« Achille immobile à grands pas »), et elle n’a accouché d’aucun grand projet mobilisateur. Du moins Nicolas Sarkozy et Angela Merkel surent-ils affronter ensemble la crise de l’euro ; le quinquennat suivant aura commencé avec une critique acerbe de la politique économique allemande et une tentative maladroite de monter au sein de l’Eurozone une coalition anti-Berlin. A l’arrivée, l’affaiblissement de la France déséquilibre gravement la relation avec Berlin et il n’y a plus de force motrice pour tirer l’Europe.

La volonté politique de reconstituer cet axe doit reposer sur le retour en France à une véritable économie de marché, sur la restauration des finances publiques et le renforcement de la société civile, en s’appuyant sur les solidarités de base (familles, communes et libres associations). A ces fins, l’ordolibéralisme allemand constitue une source d’inspiration pour un authentique programme de réformes économiques et sociales. Représentant de la tradition libérale française, le grand économiste Jacques Rueff, homme clef d’une précédente entreprise de redressement, fut aussi l’introducteur en France de cet ordolibéralisme, une école de mesure et de modération à redécouvrir.

Enfin, l’importance de l’axe franco-allemand pour l’avenir de l’Europe ne doit pas conduire à négliger celle du Royaume-Uni : le départ d’un État héritier d’un puissant et prestigieux passé impérial, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et cinquième économie mondiale, hypothéquerait le devenir de l’Europe. Son maintien dans l’UE et la participation active de Londres à la diplomatie européenne constituent un impératif géopolitique. Si le « Brexit » se produisait, il faudrait immédiatement travailler au « reset » et à la consolidation du pilier atlantique. A l’Est, l’axe franco-allemand doit être prolongé par une étroite coopération avec la Pologne, avant-poste oriental de l’Europe.

Volonté politique et sens du tragique

Au total, l’idée d’un « noyau dur » à vocation fédérale, doté d’une superstructure institutionnelle, relève du constructivisme et de l’impolitique. Certains de ses promoteurs semblent surtout soucieux de trouver une martingale pour contourner les disciplines budgétaires, ajouter une nouvelle couche de dettes à celle des États et des collectivités locales et prétendre inventer une « autre logique » économique. Ce faisant, pourquoi ne pas voter sur l’arithmétique ?

En revanche, si l’on veut que l’Europe assume ses responsabilités dans son environnement géopolitique, les cadres institutionnels en place, les coopérations ciblées et les accords passés entre l’UE et l’OTAN suffiront. Des ajustements seront nécessaires – bien des choses sont perfectibles -, mais il n’est pas indispensable de se lancer dans un nouveau meccano infernal. Tout est question de vitalité, de volonté politique commune et de sens du tragique.