L’Europe a-t-elle encore un avenir ?

Jean-Thomas LESUEUR, délégué général de l’Institut Thomas More

Juin 2016


Ce 23 juin, les Britanniques sont appelés à se prononcer sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Si le résultat semble serré, l’idée d’Europe a déjà largement perdu. Les souverainistes, les déçus et les exaspérés se réjouissent de ce précédent qui leur ouvre des perspectives alléchantes. Chez les partisans de l’Europe, certains d’un mal veulent faire un bien et se persuadent que le Brexit pourrait être, au final, bénéfique pour l’Europe. Dans l’un et l’autre cas, c’est oublier le monde qui nous entoure, ses défis et ses dangers. Et c’est oublier que les « civilisations sont mortelles » et que ce que nous avons à sauver est bien plus que l’Union européenne.

 

Le départ d’un pays qui est la deuxième économie européenne, qui représente 15% du PIB européen, qui dispose d’un siège au conseil de sécurité de l’ONU, qui est l’un des rares pays européens à avoir encore un peu de potentiel militaire et qui, surtout, est une part majeure et brillante de la civilisation européenne, ne peut être vu comme satisfaisant ni pris comme une  « opportunité » : il est le signe d’un échec patent. Les défis de l’avenir sont nombreux et sombres pour l’Europe et, quoiqu’on pense de l’UE, il n’y a guère de raisons de se réjouir d’un tel affaiblissement d’une Europe déjà faible.

De fait, un vote en faveur du Brexit permettra à d’autres pays de s’engager eux aussi sur la voie d’un référendum. En Europe de l’est, on en parle en république tchèque et en Pologne. Mais on en parle aussi aux Pays-Bas, au Danemark et même en Suède. La France, qui élit son prochain président dans moins d’un an, est également travaillée par la question. Les forces de dislocation sont déjà à l’œuvre et le Brexit risque de n’être que le premier acte de la pièce.

Mais s’il y a bel et bien risque de contagion, de détricotage de l’UE, il ne faut pas seulement s’en émouvoir et crier à la tentation populiste : cela ne prend plus et est méprisant. Le ras-le-bol et l’impatience des peuples sont souvent légitimes et il y a cent critiques justes à faire contre l’UE. Lutter contre la montée des populismes n’est pas un objectif en soi. Lutter contre les idées du FPÖ ou du Front national ne fait pas une politique. L’UE connaît la même situation que les responsables politiques nationaux : devant l’échec de leur politique et la médiocrité de leurs résultats, les peuples les rejettent en bloc. Ce divorce s’observe aussi bien au niveau national qu’européen car, schématiquement, les élites sont les promoteurs d’une « mondialisation heureuse » dont les peuples ne voient que les conséquences malheureuses et ceux-ci éprouvent une « insécurité culturelle » (selon la formule de Laurent Bouvet) que les élites prennent pour du racisme et du populisme. Partout, la question identitaire prime désormais sur les autres. Qu’il s’agisse de l’Europe ou des pouvoirs nationaux, il faut y répondre, y répondre calmement et de manière équilibrée, mais y répondre. Pour cela, l’Europe doit se montrer plus protectrice des peuples européens, qu’il s’agisse de la crise migratoire, de la question économique et commerciale ou de la question de la sécurité et de la défense.

Pour autant, n’oublions pas que l’échec européen vient aussi du comportement des États membres qui ont, souvent, organisé méthodiquement sa faiblesse et son impéritie et se sont montrés incapables depuis plusieurs années de formuler des propositions ambitieuses de réforme de la « machine » européenne. Il y a longtemps que des propositions devraient être sur la table. Les silences français et allemand sont, en la matière, particulièrement confondants. On connaît de longue date l’absence de vision de l’exécutif français – sur ce sujet comme sur les autres… Mais force est de constater que l’Allemagne de la chancelière Merkel n’a guère plus d’allant. Or, que cela plaise ou non, l’axe franco-allemand est le principal moteur de l’Europe. Le président français et la chancelière allemande sont donc devant une responsabilité historique… mais le doute est permis quant à leur capacité de se hisser à sa hauteur.

L’Europe, s’il est encore temps, a évidemment besoin d’une refondation, qui sera le préalable à tout. Pour ce faire, il convient de décréter la pause de l’entrée de tout nouveau membre et de trancher enfin la question turque en lui proposant un partenariat stratégique et pas l’intégration. Si elle est l’une des modalités de la refondation institutionnelle, une plus grande intégration de la zone euro est une condition nécessaire mais pas suffisante. On ne retrouvera pas la confiance des peuples en se contentant d’améliorer l’efficacité de la zone euro ! C’est à un patriotisme de civilisation que l’Europe est appelée. Elle doit être l’acteur (dans les négociations commerciales, par exemple) ou l’un des acteurs (dans la lutte contre le terrorisme ou la politique migratoire) de la défense des Européens et de leurs intérêts.

Pour cela, il faut repenser l’architecture institutionnelle de l’UE. La réponse est dans l’application stricte du principe de subsidiarité. Trop de partisans de l’Europe pensent qu’il faut toujours plus de pouvoir à Bruxelles. C’est le contraire : il faut peu de compétences mais fortes. Une pyramide institutionnelle solide signifie beaucoup de pouvoir et de libertés en bas (communes, régions), pas mal de prérogatives aux nations et quelques compétences partagées et communautarisées en haut – tout cela selon un schéma le plus clair possible. L’Europe doit aboutir à Bruxelles, pas partir de Bruxelles.

Cela est-il encore possible ? L’Europe a-t-elle encore un avenir ? Brexit ou pas, on serait aujourd’hui tenté de répondre par la négative. Le « temps des titans » qui s’annonce et la « montée aux extrêmes » qui s’observe tout autour de nous devraient pourtant nous faire réfléchir et nous pousser à nous demander si l’entente européenne, sur des bases institutionnelles profondément renouvelées, ne serait pas préférable au chacun-pour-soi – un chacun-pour-soi de pays faibles pour la plupart… Nous dansons sur un volcan et le monde ne nous attend pas. Il faudra des actes souverains qui indiquent une direction et un horizon. Il ne s’agit pas de sauver l’Union européenne en soi mais de se souvenir que les « civilisations sont mortelles » et de se déterminer clairement, lucidement sur ce qu’on veut sauver.