Baisse du prix du pétrole | Combien de temps la Russie peut-elle tenir ?

Jean-Sylvestre MONGRENIER, chercheur à l’Institut Thomas More

Atlantico

13 septembre 2016


Le Fonds d’urgence dont parle l’Ecole des hautes études de Moscou serait à un niveau de 30,6 milliards de dollars, contre 88,8 milliards en 2014. Quels sont les recours possibles pour le Kremlin ? En mai dernier, la Russie lançait une émission obligataire en dollar sur les marchés avec succès, malgré les sanctions économiques. Cela pourrait-il être une solution pérenne ?

De fait, les ressources du fonds de réserve dont il est ici question ont été divisées par trois. A ce rythme, conformément à ce qu’indiquent diverses sources économiques, il pourrait être épuisé dans deux ans.

Bien entendu, le gouvernement russe pourrait se lancer dans une politique d’emprunts, mais il importe de comprendre que le pays est bien plus endetté qu’il n’y paraît. Certes, la dette de l’Etat est faible (environ 20 % du PIB), Vladimir Poutine ayant mis à profit la période des hauts cours du pétrole et, consécutivement, de forte croissance économique, pour rembourser par avance les emprunts précédemment contractés. Il convient cependant d’ajouter à la dette du « centre » celle des « périphéries », c’est-à-dire des différentes entités régionales qui composent la Fédération russe (les « sujets »). Enfin, les grands groupes économiques russes, notamment les « corporations d’Etat », sont également très endettés et les sanctions ont réduit leurs facilités d’accès au marché mondial des capitaux.

A l’évidence, s’endetter afin de financer de simples dépenses de fonctionnement ne constitue pas une solution durable et souhaitable. Dans le cas de la Russie, un tel choix aggraverait les contradictions internes au projet politique et à la « grande stratégie » qui le porte. La volonté de reconstituer une sphère de puissance exclusive au sein de l’« étranger proche », au moyen d’une Union eurasienne (une sorte d’« URSS new-look »), implique une certaine autosuffisance sur le plan économique, à l’échelle d’un grand espace à tout le moins. Ce n’est pas le cas. Présentement, la situation économique et financière appelle l’attention sur la dépendance de la Russie à l’égard des exportations de matières premières. Autrement dit, la Russie n’est pas l’« Etat commercial fermé » rêvé par les nationalistes néo-soviétiques et les eurasistes. Son économie repose sur l’accès au marché mondial, avec ses opportunités et ses contraintes. Sur ce point, ajoutons que la Chine populaire et l’Asie des émergents ne se substitueront pas à l’Occident.

Comment le gouvernement russe pourrait-il réagir à cette situation ? Pourrait-il baisser son niveau de dépense public par exemple ?

La diminution des dépenses publiques semble difficilement compatible avec la nature du régime politique et les pratiques de la classe dirigeante russe. Pour assurer sa réélection lors de la dernière présidentielle, en mars 2012, et désamorcer le mécontentement d’une partie de la population (les classes moyennes urbaines et tous ceux qui n’avaient pas apprécié le tour de passe-passe entre Poutine et Medvedev), Poutine a combiné la répression accrue de l’opposition à une politique de largesses publiques. Les salaires des fonctionnaires et les dépenses sociales ont été augmentés, ce qui pèse aujourd’hui sur les budgets publics, celui du « centre » comme ceux des gouvernements régionaux. Si l’on va au fond des choses, le système autoritaire patrimonial russe repose sur la manipulation politique de la vie économique, le clientélisme et la corruption, de haut en bas de l’édifice. Tout cela est coûteux. De surcroît, la légitimité de ce système est aussi fondée sur le recouvrement de la puissance de l’époque soviétique, ce qui suppose le financement d’un complexe militaro-industriel reconstitué et, à l’extérieur, la fourniture de subsides aux régimes affidés. Au début de ce mois, Raul Castro s’est tourné vers son homologue russe afin qu’il lui fournisse les volumes de pétrole que le Venezuela ne peut plus fournir à Cuba.

La récession économique remet en cause le pacte implicite des années 2000 entre le pouvoir et la population (la restriction des libertés contre l’accroissement du niveau de vie), ainsi que le semblant de « grand récit » selon lequel le président russe, en rupture avec les années Eltsine, aurait apporté puissance et prospérité. Pour toutes ces raisons, et parce que le pouvoir prépare les prochaines élections dans une ambiance économique qui rappelle la fin des années 1990, il sera difficile de diminuer les dépenses publiques. Cependant, nécessité pourrait faire loi. Si Poutine entendait malgré tout maintenir son vaste programme de réarmement, il lui faudrait expliquer à ses compatriotes le choix opéré en faveur des canons au détriment du beurre. Il est vrai que le contrôle social s’appesantit de jour en jour sur la société civile russe, ce qui limite les risques politiques internes. Même l’ONG Mémorial, fondée par Andreï Sakharov, est désormais considérée comme un « agent de l’étranger ». Il reste que n’importe quel régime, fût-il autoritaire, ne peut se désintéresser de l’état de l’opinion publique.

En quoi ces difficultés pour la Russie peuvent-elles avoir des répercussions sur la scène internationale ?

Le rattachement manu militari de la Crimée et les conséquences induites sur le plan des infrastructures (des travaux gigantesques et coûteux), la « guerre hybride » au Donbass, et la pression militaire constante sur le front ukrainien, l’expédition militaire en Syrie, plus généralement la politique de puissance de Poutine, sont onéreux. De surcroît, les difficultés ne sont pas uniquement conjoncturelles, et elles mettent en évidence la nécessité de refondre le modèle économique russe, basé sur l’exportation de produits énergétiques et de matières premières (90 % des exportations russes et la moitié des ressources budgétaires).

La difficulté réside dans le fait que le régime politique, tel qu’il est décrit plus haut, le partage de la rente énergétique entre les clans qui gravitent autour du Kremlin, et le « capitalisme d’Etat » sont étroitement liés. En d’autres termes, la reconversion de l’économie russe, la liberté d’entreprendre, et le développement de l’innovation impliquent l’instauration d’un Etat de droit, le respect des libertés individuelles et de solides garanties du droit de propriété. Ce serait une rupture avec la politique menée depuis plus de quinze ans (la « verticale du pouvoir ») qui, à terme, pourrait entraîner une remise en cause du système de pouvoir. Bien entendu, ce n’est pas la voie choisie : l’auto-conservation du régime l’emporte sur le « pragmatisme » dont le président russe est crédité.

A trois semaines d’une réunion informelle de l’Opep, organisée à la fin du mois de septembre 2016, Moscou cherche donc un arrangement avec l’Arabie Saoudite et compte sur la remontée des cours du pétrole pour apporter des solutions à ses problèmes économiques. En marge du sommet du G20 organisé en Chine, les ministres de l’Energie des deux pays, Alexandre Novak et Khaled El-Faleh, ont signé une déclaration, le 5 septembre 2016, annonçant une coopération renforcée. Cependant, la grande majorité des pays de l’Opep semblent toujours exclure un gel de la production. Les conflits géopolitiques entre les parties prenantes, sur le théâtre syro-irakien et au Moyen-Orient, doivent aussi être intégrés dans l’analyse (la recherche d’un terrain d’entente minimale ne signifie pas un grand alignement des puissances). Sur le papier, l’économique et le politique peuvent être compartimentés, mais cela est moins vrai dans le « monde de la vie ». Aussi, beaucoup d’analystes de marché excluent-ils une forte remontée des cours du pétrole dans l’année à venir. Par ailleurs, les exportations américaines de gaz naturel liquéfié auront leurs conséquences sur les prix et donc, sur l’économie russe. Si les cours du pétrole ne remontent pas durablement au-dessus de 50 dollars le baril, la Russie sera confrontée aux dilemmes de la « puissance pauvre ». En définitive, les rivalités politico-stratégiques s’exercent aussi sur le terrain de la géoéconomie.